Le bleu du ciel dans le carré du Holga

Texte introductif à l’exposition Dreaming Murakami, par Yannick Vigouroux, critique d’art (mai 2011).

 

Une jeune femme, photographiée de dos, se promène sur une plage. Comme dans le reste de la série, le bleu constitue la couleur dominante. Il unifie la vision, au point de constituer l’un des principaux sujets des photos. Une couleur pour laquelle, comme la mer, Pamela Pianezza confie éprouver un attachement viscéral. Pour les mêmes raisons, semble-t-il, que le poète Michel Maulpoix : « Souvent les hommes restent debout près de la mer : ils regardent le bleu. Ils n’espèrent rien du large, et pourtant demeurent immobiles à le fouiller des yeux, ne sachant guère ce qui les retient là. Peut-être considèrent-ils à ce moment l’énigme de leur propre vie. » (Une Histoire de bleu, 1993)

 

Mlle Saeki © Pamela Pianezza

 

Un bleu sans dureté et sans « froideur », car la qualité médiocre de l’optique en plastique de l’appareil-jouet utilisé, un Holga, introduit un flou plein douceur. Le vignettage (ou effet tunnel : dans le carré s’inscrit un cercle aux contours flous et foncés) suggère un resserrement intimiste et subjectif de la vision.

Ce n’était pas prémédité. A l’origine de l’utilisation du Holga, il y eut cet accident en scooter qui obligea Pamela à se déplacer avec des béquilles, et à préférer ce boîtier tellement léger à son appareil numérique professionnel devenu trop lourd.

L’appareil autorise une plus grande liberté de mouvement, mais aussi une plus grande liberté mentale. Car la jeune femme a, grâce à la photographie pauvre, découvert les vertus de la légèreté de l’esprit : ne plus penser aux réglages, à cette technologie parfois encombrante. Si elle a suivi une formation professionnelle en photographie, c’est désormais un appareil amateur qu’elle préfère utiliser pour ses travaux personnels. Celui -ci est plus facile à transporter en voyage, plus « inoffensif » aussi : les gens ne se méfient pas, ou beaucoup moins en tout cas, de ces appareils-jouets qui ne sont pas « sérieux ».

« L’énigme de leur propre vie » évoquée par Maulpoix, c’est bien ce qu’affrontent, sur le mode du fantastique quotidien, les personnages imaginés par le romancier japonais Haruki Murakami, auquel la photographe rend hommage. Dans ses livres, les chats parlent, le corbeau devient narrateur, un homme se lance à la recherche du mouton sauvage dont la photo a été dérobée… On ne sait jamais si l’on est dans la réalité ou dans le rêve (existe-t-il une d’ailleurs différence d’ailleurs pour l’écrivain ?).

Le Holga s’accorde bien au côté onirique de l’écriture de Murakami, car il permet l’expérience d’un entre-deux technique. Du fait de son optique imparfaite, de son manque d’étanchéité à la lumière, le résultat est incertain… ce qui s’accorde bien aux espaces intermédiaires ou transitoires qu’affectionne Pamela, tels que les bords de mer, les routes, les voies de chemin de fer ou les lisières des forêts. Ces lieux d’errance sont ceux de tous les possibles photographiques et littéraires.

 

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